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Dazed · Réflexions éditoriales

Garder l’espoir ancré dans la réalité

Une réflexion sur le « syndrome de la fille chanceuse », qui laisse place aux possibilités, aux inégalités de situation et aux émotions qui échappent aux injonctions positives.

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DazedArticle de fond journalistique

Is It Lucky Girl Syndrome or Is It Just Privilege?

Article d’Emma Kershaw · 19 janvier 2023

L’article d’Emma Kershaw dans Dazed contient des commentaires d’Abdullah Boulad, présenté comme le fondateur de THE BALANCE, sur les limites de la pensée positive.

L’espoir peut être utile sans constituer une théorie du fonctionnement de l’univers. Une personne peut aborder une candidature avec davantage d’entrain, remarquer une invitation qu’elle aurait autrement écartée ou se sentir encouragée par une phrase qu’elle se répète. La difficulté commence lorsque l’encouragement devient la promesse que les pensées déterminent les résultats, ou lorsque la déception est considérée comme la preuve que l’on n’a pas cru de la bonne manière.

L’article de Dazed consacré au « lucky girl syndrome », ou « syndrome de la fille chanceuse », contient des commentaires du fondateur de THE BALANCE, Abdullah Boulad, sur les limites de la pensée positive. Le présent article propose une réflexion originale sur une question culturelle plus large : comment rester ouvert aux possibilités tout en reconnaissant le rôle du hasard, les inégalités de situation et les émotions qui ne peuvent pas s’améliorer sur commande ?

Cette expression est une étiquette issue des réseaux sociaux, et non un diagnostic médical. Mieux vaut l’aborder comme une affirmation à examiner que comme un trouble à rechercher chez soi. L’essentiel est de savoir si une pratique favorise des choix utiles et laisse une place à la réalité de votre situation, y compris à ce qui est difficile à changer.

Quatre questions pour se préparer

  1. Cette croyance encourage-t-elle une action utile ou promet-elle un résultat qui échappe à mon contrôle ?

  2. Quelles ressources ou possibilités ne sont pas mentionnées dans le récit de réussite auquel je me compare ?

  3. Puis-je reconnaître ma déception sans la considérer comme un échec personnel ?

  4. Quel soutien rendrait la prochaine étape plus accessible compte tenu de ma situation réelle ?

Distinguer l’encouragement de l’explication des événements

Une phrase encourageante peut constituer un repère personnel précieux. On peut s’en servir avant de se présenter lors d’un événement ou d’envoyer un travail à une rédaction. Dans ce contexte, elle a pour fonction d’aider à se lancer. Elle n’explique pas pourquoi une possibilité se présente, pourquoi une autre candidature est retenue, ni pourquoi les circonstances changent après l’envoi de la candidature.

Prenons deux personnes qui répètent la même affirmation avant de postuler à un emploi. Leurs qualifications, leur accès à des références professionnelles, leur temps de préparation et leurs responsabilités en dehors du travail peuvent différer. Les priorités de l’employeur peuvent également leur être inconnues. Le résultat ne permet pas de savoir laquelle a pensé de manière plus positive. Le considérer comme un test de conviction revient à écarter l’essentiel des informations nécessaires pour comprendre ce qui s’est passé.

Gardez votre affirmation proche de ce que vous pouvez faire. Vous pouvez vous rappeler qu’une candidature mérite d’être envoyée ou que vous pouvez poser une question malgré l’incertitude. Cela préserve une marge de choix sans prétendre maîtriser les décisions d’autrui. Si le résultat est décevant, la conversation suivante peut alors porter sur les retours reçus, l’adéquation au poste ou une autre possibilité, plutôt que sur l’idée que vos doutes auraient, d’une manière ou d’une autre, provoqué le refus.

Rechercher le contexte laissé hors champ

Un bref récit de réussite mentionne rarement toutes les ressources qui y ont contribué. Il peut y avoir eu des économies, des mises en relation, des moyens de transport fiables, un emploi aux horaires souples ou une personne pour s’occuper des enfants. Reconnaître ces conditions n’oblige pas à nier les efforts accomplis. Cela rend le récit plus instructif. Il devient plus facile d’évaluer un conseil lorsque les conditions pratiques sont visibles.

L’Organisation mondiale de la Santé identifie les circonstances sociales et environnementales, notamment la pauvreté, la violence et les inégalités, parmi les facteurs qui façonnent la santé mentale. La manière dont une personne envisage les choses s’inscrit dans ce contexte plus large. On ne devrait pas lui faire porter la responsabilité de conditions qui nécessitent un soutien matériel, des changements institutionnels ou une action collective.

Lorsqu’un récit invite à la comparaison, demandez-vous ce que vous savez et ce que vous ignorez. Le programme de voyages d’une personne qui crée du contenu peut en dire très peu sur ses revenus ou sur l’aide dont elle bénéficie. Une annonce professionnelle peut passer sous silence des années de préparation non rémunérée. Servez-vous du récit pour découvrir une voie possible, puis vérifiez si elle correspond à vos ressources. Lorsqu’un écart existe, nommez-le précisément. Avoir besoin de temps, d’accès, d’argent ou d’un aménagement est une question pratique à résoudre, et non un manque de confiance.

Accorder une place légitime aux émotions difficiles

L’optimisme devient une exigence pesante lorsque chaque émotion inconfortable doit être corrigée immédiatement. La déception après un refus, la colère face à un traitement injuste ou le chagrin après une perte ne témoignent pas automatiquement d’une manière de penser néfaste. Ces expériences peuvent appeler de l’attention, une présence ou une aide pratique. Personne ne devrait avoir à les présenter sous un jour positif pour être écouté.

Dans une conversation avec un proche, demandez quel type de réponse est souhaité. Cette personne peut vouloir raconter ce qui s’est passé avant d’envisager des solutions. Elle peut souhaiter de l’aide pour rédiger un message ou trouver un service. Un rappel automatique à rester positif peut passer à côté de l’une comme de l’autre de ces demandes. Une écoute attentive permet à l’encouragement d’arriver au bon moment, avec une intention que la personne reconnaît comme utile.

Vous pouvez aussi vous autoriser à éprouver plusieurs émotions à la fois. Une nouvelle possibilité peut susciter de l’enthousiasme et de l’incertitude. La décision de changer de direction peut apporter du soulagement et de la tristesse. Il n’est pas nécessaire de déterminer quelle émotion est la bonne avant d’élaborer un plan concret. Si la détresse émotionnelle persiste ou rend la vie quotidienne difficile, recherchez un soutien professionnel adapté. Une tendance ne devrait pas dissuader d’engager une conversation sur les soins.

Aborder les récits de réussite avec des questions simples

Lorsqu’une personne affirme qu’une méthode a tout changé, demandez ce qui a changé, sur quelle période et ce qui s’est passé en parallèle. A-t-elle commencé à postuler, rencontré de nouvelles personnes avec qui collaborer ou obtenu une qualification ? Ces actions peuvent être pertinentes même si la personne qui raconte préfère une explication plus spectaculaire. Vous pouvez tirer des enseignements de démarches concrètes sans accepter toutes les affirmations qui les accompagnent.

Examinez ce que le récit laisse de côté. Combien de tentatives sont restées sans réponse ? Quels projets ont été abandonnés ? Une expérience infructueuse aurait-elle autant de chances de figurer dans une publication célébrant une réussite ? Ces questions aident à reconnaître qu’un fil d’actualité est une sélection de récits, et non un relevé complet de toutes les tentatives et de leurs résultats. Il n’est pas nécessaire de supposer un manque d’honnêteté pour constater que les informations disponibles sont incomplètes.

Faites preuve d’une vigilance particulière lorsqu’une histoire personnelle devient un argument de vente. Demandez ce qu’une formation ou un abonnement apporte réellement, quel en est le coût et si le résultat promis peut raisonnablement être garanti. Un achat doit être évalué sur la base de son contenu concret et de ses conditions. Avoir le sentiment de devoir acheter quelque chose pour prouver que vous croyez en vous est une raison de marquer une pause et d’examiner l’offre de plus près.

Renforcer son pouvoir d’agir autour d’une prochaine étape précise

Choisissez une situation dans laquelle vous aimeriez avoir davantage de marge de manœuvre. Vous souhaitez peut-être contacter une personne susceptible de vous accompagner comme mentor, suivre un cours ou vous renseigner sur un aménagement au travail. Décrivez la première étape en termes d’action réalisable et observable. Déterminez ensuite ce qui la rendrait possible : des informations, du temps, un moyen de transport, une mise en relation ou une personne disposée à répéter la conversation avec vous.

Imaginez une personne qui souhaite se reconvertir tout en subvenant aux besoins d’une famille. Affirmer que des possibilités vont se présenter peut être encourageant, mais la question de l’emploi du temps reste à examiner. Cette personne pourrait commencer par interroger un organisme de formation sur les cours du soir et les aides financières. Les informations recueillies pourraient révéler une voie praticable ou montrer que le moment est actuellement peu propice. Dans les deux cas, la réponse est plus utile que de considérer l’incertitude comme un signe qu’il faut croire encore davantage.

Prévoyez une réponse aux obstacles. Si un message reste sans réponse, décidez s’il convient de relancer et à quel moment. Si une formation est trop coûteuse, cherchez une autre voie ou revoyez le calendrier. Les ajustements n’effacent pas l’intention initiale. Ils montrent que le plan tient compte des informations disponibles. L’espoir peut rester présent alors que la méthode change, que l’échéance est repoussée ou que l’objectif lui-même se précise. Un groupe peut également se demander ce qu’il est prêt à apporter, plutôt que d’inviter les individus à changer leur manière de voir les choses. Au travail, cela peut consister à expliquer les critères de promotion, à ouvrir l’accès à la formation ou à rendre plus compréhensible la procédure de demande d’aménagement. Entre amis, cela peut signifier partager des informations sur une possibilité plutôt que de décrire la personne qui l’a trouvée comme exceptionnellement chanceuse. Ces actions ne supposent pas de s’accorder sur toutes les théories de la réussite. Elles rendent une ressource plus accessible. Lorsque l’encouragement s’accompagne d’une offre concrète, énoncez-la clairement et laissez la personne qui la reçoit décider de son utilité. L’espoir devient plus crédible lorsque l’on peut désigner quelque chose de concret qui a changé dans sa situation et dans son quotidien professionnel.

Cultiver l’espoir sans en faire un jugement

La façon dont nous parlons de la réussite influence notre manière de réagir aux difficultés des autres. Si chaque résultat favorable s’explique par l’état d’esprit, les revers peuvent finir par sembler révéler une mauvaise attitude. Une lecture plus bienveillante reconnaît conjointement l’effort, le soutien, le hasard et les circonstances. Elle permet de féliciter une personne sans laisser entendre que toutes les autres pourraient obtenir le même résultat en pensant différemment.

Dans un groupe ou une famille, essayez de saluer des actions précises autant que les résultats. Une personne peut avoir posé une question difficile, s’être préparée avec soin ou avoir maintenu une limite, même si le résultat n’était pas celui qu’elle souhaitait. Ces actions peuvent compter sans devenir des lots de consolation. Demandez-lui ce qu’elle a appris et ce qu’elle aimerait faire ensuite, si elle souhaite faire quelque chose, avant de lui proposer un nouveau défi.

Dans votre propre vie, choisissez une forme d’espoir qui puisse résister à de nouvelles informations. Cela peut signifier accepter de poser une question, recevoir du soutien ou garder en vue plusieurs avenirs possibles. Cela peut aussi inclure le repos lorsque les circonstances l’exigent. Une manière de voir les choses utile fait une place à la réalité et vous aide à y répondre ; elle ne vous impose pas d’assumer la responsabilité de tout ce qui arrive.

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